Près de 9 millions de faux billets, représentant plus de 134 millions de livres sterling, ont été fabriqués par l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Baptisée opération Bernhard, cette gigantesque entreprise de contrefaçon visait à déstabiliser l’économie britannique avant de servir au financement d’activités d’espionnage.
Opération Bernhard : 134 millions de livres en faux billets
Entre 1942 et 1945, l’Allemagne nazie organise l’une des plus importantes opérations de fabrication de fausse monnaie jamais documentées. Le projet, dirigé par l’officier SS Bernhard Krüger, prend une ampleur exceptionnelle.
Selon le Musée national d’histoire américaine, les faussaires produisent précisément 8 965 080 billets britanniques, représentant une valeur nominale de 134 610 810 livres sterling.
Cette somme dépasse 10 % de la valeur totale des billets alors en circulation au Royaume-Uni, selon la Banque d’Angleterre. L’opération figure ainsi parmi les plus grandes entreprises de contrefaçon monétaire de l’histoire.
Le projet initial, baptisé opération Andreas, remonte à 1940. Les autorités nazies envisagent alors de larguer d’immenses quantités de fausse monnaie sur le territoire britannique.
L’objectif est de provoquer une perte de confiance dans la livre sterling. Une circulation massive de billets contrefaits pourrait perturber les transactions et fragiliser le système financier.
Mais ce scénario ne sera jamais appliqué à grande échelle. À partir de 1942, les responsables allemands privilégient une autre utilisation : financer leurs opérations clandestines avec des billets presque impossibles à distinguer des originaux.
Comment les nazis fabriquaient-ils des billets aussi réalistes ?
La fabrication se déroule principalement dans le camp de concentration de Sachsenhausen, près de Berlin. Environ 140 prisonniers juifs, dont des imprimeurs, des graveurs et des spécialistes des techniques bancaires, sont contraints de participer à l’opération.
Leur mission consiste à reproduire les billets de 5, 10, 20 et 50 livres sterling avec une précision exceptionnelle.
Les prisonniers étudient les filigranes, les signatures, la texture du papier et les particularités de l’impression. Ils identifient également environ 150 marques de sécurité présentes sur les véritables billets.
Les contrefaçons deviennent tellement réalistes qu’elles trompent certains établissements financiers.
Un détail finit pourtant par révéler la fraude : les numéros de série.
Les faussaires ne parviennent pas à reproduire correctement tout le système de numérotation britannique. Ils réutilisent donc certains numéros existants.
En 1943, un billet suspect passé par une banque britannique au Maroc est identifié grâce à ce défaut. Son numéro correspond à celui d’un billet déjà enregistré comme retiré de la circulation.
Cette découverte permet à la Banque d’Angleterre de mesurer la gravité de la menace.
Pourquoi cette contrefaçon a-t-elle inquiété la Banque d’Angleterre ?
La qualité exceptionnelle des faux billets constitue le principal danger. Contrairement aux contrefaçons ordinaires, celles de l’opération Bernhard peuvent circuler dans les réseaux bancaires sans être immédiatement détectées.
Les autorités britanniques prennent donc des mesures d’urgence.
En 1943, la Banque d’Angleterre suspend l’émission des billets d’une valeur supérieure à 5 livres sterling. Cette décision vise à limiter les possibilités d’introduction de faux billets dans l’économie.
Les conséquences se prolongent longtemps après la guerre.
Le billet de 10 livres ne sera réintroduit qu’en 1964, suivi de celui de 20 livres en 1970 et de 50 livres en 1981.
Ces nouvelles coupures bénéficient de dispositifs de sécurité plus élaborés.
Cependant, il faut distinguer la quantité fabriquée des sommes réellement écoulées. Les 134 millions de livres représentent la valeur nominale des contrefaçons produites, et non un montant intégralement injecté dans l’économie britannique.
L’opération n’a donc pas provoqué l’effondrement monétaire initialement envisagé.
Que sont devenus les millions de faux billets nazis ?
À mesure que la défaite allemande devient inévitable, les responsables nazis cherchent à faire disparaître les preuves.
Une grande partie des billets et du matériel d’impression est jetée dans le lac Toplitz, en Autriche.
En 1959, des plongeurs y découvrent des caisses contenant de la fausse monnaie. Cette découverte relance l’intérêt pour une opération longtemps entourée de secret.
Les prisonniers contraints de fabriquer ces billets sont finalement libérés par les forces américaines le 6 mai 1945.
Parmi eux figure Adolf Burger, un imprimeur juif slovaque qui témoignera ensuite de cette expérience dans un livre publié en 1983.
L’histoire inspirera également le film Les Faussaires, sorti en 2007 et récompensé par l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2008.
Plus de huit décennies après les faits, l’opération Bernhard illustre une réalité souvent méconnue : la fausse monnaie peut dépasser le cadre de la criminalité financière pour devenir un instrument de guerre économique. Elle rappelle surtout qu’une monnaie repose autant sur ses dispositifs de sécurité que sur la confiance de ceux qui l’utilisent.






