Des Africains recrutés pour de faux emplois se retrouvent enfermés dans des centres d’arnaques en Asie du Sud-Est, où ils sont contraints de frauder des internautes sous la menace. Le phénomène touche désormais des ressortissants du Kenya, d’Éthiopie, d’Ouganda, du Rwanda, du Zimbabwe ou encore d’Afrique du Sud, au sein d’une industrie criminelle qui emploierait jusqu’à 300 000 personnes dans la région.
De fausses offres d’emploi pour attirer les victimes
Le scénario commence souvent par une annonce publiée sur les réseaux sociaux. Des recruteurs promettent des emplois bien rémunérés dans le marketing, le service client, la vente ou les technologies, parfois en Thaïlande. Une fois arrivées, certaines victimes sont transférées clandestinement vers le Myanmar, le Cambodge ou le Laos.
L’Organisation internationale pour les migrations décrit des réseaux qui confisquent les passeports et empêchent les personnes recrutées de quitter les centres. Des victimes originaires de plus de 80 pays ont été recensées. Interpol indiquait déjà en 2025 que 74 % des victimes identifiées de ce type de traite avaient été conduites dans des centres situés en Asie du Sud-Est.
Le Kenyan Duncan Okindo a raconté à Reuters avoir été attiré en Thaïlande par une fausse offre avant d’être emmené dans un complexe situé à la frontière avec le Myanmar. Sur place, il dit avoir été forcé à participer à des arnaques en ligne et menacé de violences s’il n’atteignait pas les objectifs imposés.
Des victimes contraintes d’arnaquer à leur tour
Dans ces centres, les personnes exploitées doivent généralement contacter des internautes et gagner leur confiance. Elles peuvent se faire passer pour des investisseurs, des partenaires amoureux ou des professionnels avant d’orienter leurs cibles vers de faux placements, notamment en cryptomonnaies.
Le paradoxe est central : les travailleurs enfermés dans ces complexes peuvent être à la fois victimes de traite et contraints de commettre des fraudes. L’ONU parle de « criminalité forcée » et recommande aux États de ne pas traiter automatiquement les personnes libérées comme des délinquants.
Les méthodes de coercition documentées vont bien au-delà de la confiscation de documents. Un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme publié en février 2026 fait état de torture, violences sexuelles, privation de nourriture, détention à l’isolement et, dans certains cas, avortements forcés. Des témoignages recueillis concernent notamment des survivants sud-africains et zimbabwéens.
Kenyans, Éthiopiens et Ougandais parmi les personnes rapatriées
Les opérations menées autour de Myawaddy, au Myanmar, donnent une idée de la diversité des nationalités africaines concernées. En mai 2025, les autorités birmanes ont rapatrié 151 Éthiopiens et indiqué avoir également identifié des ressortissants d’Ouganda, du Rwanda, du Kenya, du Ghana, de Sierra Leone, du Liberia, du Zimbabwe et d’Afrique du Sud dans les zones de fraude.
En janvier 2026, 17 Éthiopiens, 16 Ougandais et un Malgache figuraient parmi 45 étrangers renvoyés dans leur pays. Quelques jours plus tard, 36 Kenyans ont également été rapatriés. En mai, d’autres ressortissants du Burundi, du Kenya et de l’Ouganda étaient encore détenus dans l’attente de leur départ.
Ces chiffres officiels doivent néanmoins être interprétés avec prudence. Les autorités birmanes décrivent souvent les personnes interpellées comme impliquées dans des activités frauduleuses, alors que les organisations internationales soulignent qu’une partie d’entre elles ont été recrutées sous de faux prétextes et contraintes de travailler.
Une industrie criminelle qui résiste aux démantèlements
Les opérations policières se multiplient depuis 2025. Des milliers de personnes ont été sorties de complexes situés près de la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar. Malgré cela, les réseaux continuent de fonctionner et se déplacent lorsque la pression augmente.
L’IOM estimait en juillet 2026 à environ 300 000 le nombre de personnes travaillant dans les centres d’arnaques d’Asie du Sud-Est, sans considérer que toutes étaient victimes de traite. Les groupes criminels profitent de zones où l’autorité de l’État est faible et de réseaux transfrontaliers capables de recruter à des milliers de kilomètres.
Pour les pays africains, l’enjeu ne consiste donc pas seulement à rapatrier leurs ressortissants. Il faut aussi détecter plus tôt les fausses offres d’emploi, poursuivre les recruteurs et identifier les victimes avant qu’elles ne soient considérées comme complices des réseaux qui les exploitent.






